- Théâtre filmé ou cinéma ?
J’ai découvert il y a quelques années un bouquin de Bresson (Notes sur le cinématographe). Pour le dire vite, en gros, il y aurait d’un côté un cinéma qui ne serait qu’un théâtre filmé, et de l’autre un véritable cinéma, art autonome par rapport au théâtre, que Bresson appelle du coup, pour le différencier, cinématographe.
En musique, il suffit de remplacer cinéma par enregistrement discographique et théâtre par concert.
Il me semble particulièrement important de bien situer un enregistrement par rapport à ces deux démarches : reproduction la plus fidèle possible d’un moment réellement vécu, ou invention d’une oeuvre qui n’existe que sur support (bande, fichier son), à partir de captations multiples ?
Les enjeux propres à chacune de ces démarches sont en effet différents, tout comme les moyens à mobiliser. Les impasses et les naufrages de projets discographiques sont bien souvent dus à un mélange hasardeux des moyens propres à chacune de ces voies.
Dans le cas du studio ZED, il s’agit clairement d’un travail de type cinématographique : les critères de performance des “acteurs”, de vérité et d’authenticité s’effacent devant le montage, véritable outil d’expression d’un rang égal à celui de l’interprétation instrumentale.
- éducation populaire
En tant qu’artiste, dans quel sens travailler ? Celui d’aliéner ce qui ne le sont pas (artistes) ? … ou celui de participer à leur émancipation ?
Quelle priorité se donner ? Plaire aux lecteurs de Télérama et pour cela les surprendre ? … ou échanger avec tous les autres et prendre le risque de me laisser surprendre ?
Bousculé par la conférence gesticulée de Franck Lepage (festival de Bouche à Oreille 2009), mis “au travail” par un début de formation méthodologique ancré dans l’histoire de l’éducation populaire, il s’agit là de questions qui sont de plus en plus centrales pour moi, y compris en tant que musicien.
-> Dans le cadre du studio ZED, en tous cas, ma démarche se situe clairement dans la deuxième perspective : émancipation, échanges et surprises.
- Noblesse oblige, disaient-ils. Et parfois, en effet, tenaient-ils leur rang..
Tant qu’à être dans cette situation privilégiée qui est celle des grands consommateurs de Culture, la moindre des choses est quand même l’exigence. L’habitude de se satisfaire de peu (sur le plan artistique) est une obscénité sociale : tant de dizaines de milliers d’euro pour déguster, pendant quelques heures, de la “culture” (de l’Art au profit de quelques uns pour être plus précis), pourquoi pas, ça peut se défendre… mais pas pour de la médiocrité en “papier cadeau intentionnel”. Au-delà de l’intention, de l’idée, il se passe quoi sur scène, mes oreilles entendent quoi ?
-> Quel rapport avec le Studio Z.E.D. ? Je me dis qu’en voyant en direct tout ce qu’un musicien professionnel peut faire à la volée, sans trop se fouler, sans préparation, peut-être les spectateurs monteront-ils leur niveau d’exigence une fois retournés sur leurs fauteuils de salle de spectacle, face à une production qui a nécessité 4 ou 5 partenaires publics, des dizaines de journées de travail rémunéré et des tonnes de matériel de haute technologie… Particulièrement en musique traditionnelle, culture si longtemps méprisée qu’il est aujourd’hui tentant d’en acclamer la moindre expression un tant soit peu novatrice ou virtuose… sans écouter plus loin que le bout de nos complexes d’infériorité…
Le corporatisme mine les métiers sur un plan collectif (aussi sûrement que les concepts du management le font sur un plan individuel…), sous couvert de leur défense à court terme. Je ne souhaite donc pas me priver, par “solidarité de corps”, de ce plaisir charmant : dégonfler quelques baudruches (le génie de l’artiste, la magie de la technique, l’enregistrement comme fixation authentique d’une prestation virtuose)… en direct et en public !
E.B.